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Premier chapitre

Nathalie VIALA RODET
28 oct.
2 min de lecture

Le 29 novembre 1915

Main de Massiges


Deux levées de terre,

Deux réseaux de fil de fer :

Deux civilisations.


Les égrégores se forment en silence de chaque côté des barbelés. Les hommes font corps, à l’image du murmure des étourneaux qui s’élèvent dans le ciel, dessinant l’illusion d’un seul oiseau, pour tromper le prédateur et protéger les plus faibles. Les soldats se jettent alors sur les échafauds distribués la veille de l’assaut et dressés fébrilement vers le no man’s land, prêts à s’élancer hors des tranchées dès que le premier coup de sifflet retentira, qu’il soit français ou allemand, pourvu qu’il vienne enfin. Les deux corps sont à peine visibles sous la brume de novembre qui les couvre d’un fin linceul, comme pour mieux dissimuler l’infamie des jours précédents, mieux nourrir la haine de deux géants prêts à s’affronter. Pas de place au doute ou à la mélancolie. Juste une peur animale qui pulse dans les veines des combattants liés par le pacte guerrier d’avant l’assaut. D’abord silencieux, ils se libèrent ensuite en un seul cri qui n’a plus rien d’humain. Les fusils et leurs baïonnettes encombrent les frères d’armes qui tombent sous les tirs nourris de l’artillerie adverse. Coups de pelle et coups de poing pleuvent de toutes parts. Les géants vacillent, tombent, puis se relèvent et avancent un peu plus dans la noirceur du jour et des âmes. Il est alors impossible de distinguer l’homme de la bête. Comment savoir quand arrive la fin des combats ? Le corps unique des belligérants se disloque en une infinitude de corps éparpillés çà et là, inanimés ou « sans âme ». Les « sans âme » se retrouvent alors sonnés, perdus dans ce que nous appelons tous un cauchemar éveillé. Le repli est ordonné. Si les positions ennemies sont conquises, les nettoyeurs de tranchées achèvent les blessés ; grenades et couteaux percent les uniformes, déchirent les chairs et s’enfoncent dans les yeux incrédules. Retour aux trous. Les ogres sont repus. Ils se reformeront demain.

Égrégores dévoyés qui autorisent et justifient le meurtre de masse. Les individualités gommées sont protégées pour un temps. La responsabilité est commune. Mais hélas, la folie prépare son nid dans les consciences retrouvées des hommes. Je voudrais me croire à l’abri du regard de Dieu, mais nul endroit sur cette terre dévastée, meurtrie, pour me cacher et me dérober à mon destin. La guerre aliène la pensée des hommes pour offrir au mieux culpabilité et honte, et au pire une psyché en lambeaux. C’est comme si mon crâne, devenu le réceptacle de la malédiction divine, n’avait plus d’autre choix que de vouer son esprit aux gémonies.

 
 
 

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